Action Populaire est le réseau social d'action de La France insoumise et de la NUPES à partir de la campagne présidentielle de 2022. Conçu 100% en interne avec des outils libres, c'est un outil militant pour mobiliser dans la rue.
J'ai rejoint La France insoumise en 2020 pour concevoir et designer l'ensemble de l'écosystème numérique de la campagne : le réseau social Action Populaire, les sites Nous Sommes Pour et Eau.Vote, ainsi que l'app mobile.
Cette page présente mon travail de conception du réseau social Action Populaire, utilisé par des centaines de milliers de militants durant la campagne présidentielle.
Je ne suis pas une militante à la base. Après 4 ans d'école de design et 3 ans chez Season (startup de livraison à domicile), j'ai créé le Wiki Trans : un site conçu pour les personnes trans et leurs proches, qui compile des ressources sur la transition (administratif, médical, coming out...).
C'est avec ce projet personnel que Maud Royer, co-animatrice des outils numériques de La France insoumise, m'a remarquée. Elle a vu que j'étais capable de rendre du contenu complexe accessible grâce au design, au SEO et à une mise en forme pensée pour tous.
Je me suis dit : "Je vais travailler dans une licorne". Et finalement, j'ai rejoint une campagne présidentielle. Le design politique, c'était possible, je ne le savais simplement pas avant.
En 2017, la plateforme de La France insoumise fonctionnait déjà, sans designer. Les développeurs avaient créé "la plateforme" : un agenda d'événements avec comptes rendus publics, connecté au site du mouvement. C'était fonctionnel, mais austère, pas responsive, fait avec des composants Django standards.
Les militants fonctionnaient sans moi. Ils étaient autonomes, organisés en petites cellules locales (quartiers, petites villes), avec peu de moyens mais beaucoup d'énergie. Mon arrivée était un "bonus" : on ne pouvait qu'aller au-delà de ce qui existait.
Quand je suis arrivée en septembre 2020, la mission était claire : transformer cette plateforme fonctionnelle en une véritable application avec une identité, un branding, une cohérence graphique. Créer "Action Populaire" : un nom, une charte, un réseau social.
Action Populaire est né d'un constat : les réseaux sociaux traditionnels (Facebook, Twitter) ne permettent pas de mobiliser efficacement sur le terrain. Il manquait un outil pour coordonner l'action militante locale.
Mon rôle était de développer une plateforme permettant aux "Insoumis" d'organiser leurs propres actions locales : tractage, porte-à-porte, discussions sur le programme, collage d'affiches, manifestations...
Les objectifs du projet étaient multiples :
1. Mobiliser sur le terrain : permettre aux militants de s'organiser localement, de créer et rejoindre des événements, de coordonner des actions.
2. Créer du lien social : favoriser les rencontres entre militants d'un même quartier, créer une communauté engagée et solidaire.
3. Souveraineté numérique : utiliser des outils libres et hébergés en France pour garantir l'indépendance vis-à-vis des GAFAM.
4. Accessibilité : concevoir une plateforme utilisable par tous, des plus jeunes aux plus âgés, tech-savvy ou non.
Le cœur d'Action Populaire, ce sont les groupes d'action. Des militants se regroupent par quartier, par ville ou par thématique pour organiser des actions locales : tractage, collage d'affiches, manifestations, débats publics...
La France insoumise n'est pas structurée comme d'autres partis. Il n'y a pas de "FI Auvergne" ou "FI PACA", c'est un mouvement ouvert et sans bord, composé de petites cellules hyper autonomes à l'échelle de régions, de quartiers, de petites villes.
Le défi était de concevoir une expérience qui facilite la coordination tout en restant simple d'utilisation. Beaucoup de nos utilisateurs n'étaient pas familiers avec les réseaux sociaux ou les outils numériques complexes.
Nous avons conçu un parcours en trois étapes :
Chaque décision de design était aussi un acte politique. Par exemple :
En 2017, il existait une "carte des groupes d'action", une simple carte OpenStreetMap listant tous les groupes. Un outil modeste mais puissant.
J'ai découvert quelque chose d'incroyable : la moitié des militants adoraient cette carte (c'était leur "graal absolu"), et l'autre moitié ne la connaissait même pas. C'était un petit diamant perdu dans un placard.
Solution simple et efficace : je l'ai mise en valeur partout, en grand sur la page d'accueil d'Action Populaire, sur melenchon2022.fr, sur le site de La France insoumise. Plus de formulaire de connexion en page d'accueil : place à la carte avec tous ses groupes d'action.
Le résultat : "Wow, il y a beaucoup de monde ! Il y a un groupe juste à la rue d'en face !" Ce moment où les gens réalisent qu'il y a vraiment de l'action, que ce n'est pas une coquille vide, c'est ça que je recherchais.
Effort minime (mise en valeur d'un outil existant) = impact maximal. On n'a pas fait Google Maps, on a juste mis OpenStreetMap au bon endroit.
Pour assurer la cohérence visuelle sur l'ensemble de la plateforme (site web, app mobile, back-office), j'ai conçu un design system complet avec :
Le choix d'utiliser des outils libres (Django, React Native, PostgreSQL) nous a permis de garder la maîtrise complète du code et des données utilisateurs.
J'avais deux cerveaux connectés en permanence sur chaque tâche :
Mon objectif : concevoir du modulaire. Par exemple, j'ai créé des templates de pages de meeting dans WordPress avec des champs personnalisés, à la fin, créer une page de meeting prenait 3 secondes.
On n'était que 6 personnes maximum (3 au début, 5-7 à la fin). Impossible de réinventer la roue. J'ai cherché des "petits gemmes" déjà présents dans l'écosystème à valoriser.
L'équipe avait déjà installé une instance Jitsi (solution de visioconférence libre) qui n'était pas utilisée. Solution : ajouter une simple case à cocher lors de la création d'événement, "cet événement sera en visioconférence".
Résultat : durant le confinement, les militants ont pu organiser des événements en ligne avec un bouton "Rejoindre en ligne". Un réseau social avec visioconférence intégrée, sans développer un Zoom ou un Google Meet.
On avait besoin que les gens puissent contacter facilement les animateurs de groupes ("il y a juste à passer un coup de fil, c'est facile, venez !"). Plutôt que de créer une messagerie complète, on a ajouté un simple bouton contact. Efficace et rapide à implémenter.
Leçon : toujours chercher les solutions les plus simples qui répondent au besoin réel, plutôt que de copier les fonctionnalités de Twitter ou Facebook.
J'ai apporté des pratiques de design produit au sein d'une équipe habituée à consulter les citoyens sur le programme politique, mais moins sur les outils numériques.
La première chose que j'ai faite en arrivant : ajouter un bouton feedback permanent. Quelque chose qui n'existait pas avant. Ce porte-voix, présent du premier jour jusqu'à aujourd'hui, ne bouge pas.
Tous les jours, je recevais des dizaines de commentaires. Pas tous pertinents, certes, certains utilisaient ce bouton simplement parce qu'ils cherchaient à contacter le siège et ne savaient pas comment. Mais ça m'a révélé un problème de communication qu'on a ensuite amélioré.
Je gérais un tableau de feedback quotidien : bugs bloquants (en rouge : "j'ai fait une fausse manip pour la procuration, je suis bloqué"), suggestions récurrentes, demandes d'amélioration... Je reclassais les priorités chaque jour et relayais les problèmes aux services responsables.
Méthodes complémentaires :
J'étais un relais entre les usagers et l'équipe. Les développeurs avaient une bonne connaissance de l'UX et de la politique, mais ils n'avaient jamais eu ce feedback direct. Je les ai fait descendre de leur "tour d'ivoire" pour créer un vrai dialogue avec la base.
Le projet a été développé avec des contraintes budgétaires importantes. Nous étions une équipe de 3 personnes au départ (2 co-animateurs + moi), passée à 6-7 sur les derniers mois de la campagne.
Face à ces contraintes, nous avons fait le choix stratégique d'une webapp responsive embeddée dans un wrapper pour les applications mobiles. Cette approche nous a permis d'être disponibles sur tous les supports à moindre coût, tout en maintenant une base de code unique et cohérente.
L'un des défis majeurs était de concevoir un système de notifications performant qui fonctionne de manière fluide sur web et mobile, malgré les limitations techniques d'une webapp :
Ce qui m'a marquée : je n'ai jamais vu autant de confiance dans une équipe. Pas d'horaires fixes, je pouvais arriver à midi si j'avais un rendez-vous le matin, personne ne disait rien car ils savaient que je resterais tard le soir.
Cette confiance a permis une grande liberté de manœuvre. On n'avait pas le temps de tout valider en comité, chacun prenait ses décisions en maintenant le dialogue avec la direction de la campagne et les soutiens militants.
Progressivement, l'intensité a augmenté. Au début (septembre 2020), horaires de bureau classiques. Les trois derniers mois : campagne totale. Je me levais en pensant à la campagne, je me couchais en pensant à la campagne, l'ordinateur dans le lit. J'ai mis plusieurs mois après à récupérer l'énergie dépensée.
Un apprentissage clé : les gens arrivent par Google. Ils cherchent "Mélenchon programme retraite", il faut qu'ils tombent sur notre page, au-dessus de lemonde.fr, et qu'ils comprennent immédiatement ce qu'ils voient.
Mon rôle inattendu : écrire du programme politique. Les équipes programme produisaient des centaines de pages de contenu détaillé. Mais les gens ne lisent pas 100 pages. J'ai créé des versions courtes, accessibles, optimisées SEO.
À trois semaines du premier tour, les équipes programme n'avaient plus le temps. Je rédigeais les versions courtes, je les envoyais à relire, et je les mettais en ligne. Je me suis mise à la place de quelqu'un qui doit créer du contenu politisé avec des mesures concrètes qui parlent au plus grand nombre.
Il y a le langage politique (celui de l'espace programme), et il y a le langage des gens. J'utilisais Google Trends pour identifier les mots-clés recherchés et reformuler le contenu.
Si on veut que les gens se sentent concernés, qu'ils ne perçoivent pas une marche trop grande à franchir, il faut parler leur langage. C'est mon rôle et celui du pôle communication : récupérer ce langage et l'utiliser.
Exemple : la page d'accueil du programme était au départ un simple formulaire. À la fin : deux méga-menus pour accéder à toutes les catégories, un bouton "Découvrir" pour avoir les mesures clés en deux clics, une architecture de navigation complète.
Le site évoluait constamment : "On fait une émission sur TF1 demain, il faut l'afficher en grand", "Il y a les caravanes de l'Union Populaire à rajouter dans deux jours", "Il faut mettre en avant le chiffrage du programme"...
Exercice permanent de repriorisation. J'avais classé le contenu : programme, moyens d'agir, vie de la campagne. Mais l'ordre changeait selon l'actualité, parfois les meetings en avant, parfois les mesures du programme.
Un des enjeux clés du projet était de rendre des systèmes complexes accessibles à tous les utilisateurs, quel que soit leur niveau de familiarité avec le numérique.
Par exemple, nous avons conçu un système permettant de pointer des dons vers des groupes d'action spécifiques. Cette fonctionnalité permet aux militants de financer directement du matériel d'action (tracts, drapeaux, etc.) pour leur groupe local.
Le défi était de simplifier un processus financier complexe tout en garantissant la transparence et la conformité légale :
Chaque décision de design est un acte politique. Quand je classe les boutons d'action en haut de la page (don, coup de fil, événement...), je fais un choix politique. Je ne peux pas simplement décider seule, il faut du consensus.
Exemples de choix politiques déguisés en design :
Je devais faire consensus entre :
J'essayais de trouver un mélange de tout ça, puis je voyais si on m'engueulait. Je n'ai jamais été engueulée. Pas de clash du début à la fin, parce qu'on gardait le contact en permanence avec tous les niveaux.
Je suis arrivée en mode : "J'y connais rien". Pas de formation politique. Je ne pouvais pas venir en mode "je vais vous expliquer la vie, je suis designer, on fait un logo et c'est bon".
J'ai d'abord écouté. Pendant un mois. Avant qu'il y ait les premières maquettes, j'ai appris comment ça fonctionne, comment les gens militent, quelles sont les valeurs du mouvement. Ce n'était pas juste moi qui proposais, c'était un travail collectif.
En créant le Wiki Trans, je me suis ouvert une porte vers une carrière que je ne savais pas possible. Les designers peuvent faire carrière autrement que dans les startups ou les licornes, dans l'associatif, le politique, l'engagé.
Contrairement à une entreprise où on court après les clients, ici les gens étaient déjà là. Ils avaient envie d'être là, ils s'étaient agglutinés volontairement autour des valeurs du mouvement. Ça change tout.
Dans une startup, les usagers se ressemblent. Ici : militants de tous âges, tous milieux, toutes régions. Des gens qui se sentaient impuissants et qui devenaient puissants grâce à l'accès à la plateforme. Me rendre compte que mon travail les aidait concrètement à passer à l'action, je me sentais utile.
Je ne peux pas être sur les plateaux télé, je ne peux pas rencontrer tous les militants. Mais je peux être partout où il y a un espace commentaire. Vidéos du directeur de campagne, conventions, réunions, Twitter... Dès qu'il y avait du temps libre à m'accorder, j'étais présente.
Il y avait des moments où "dans une heure, on a besoin de tel truc". Heureusement que j'avais accumulé 5 ans de solutions rangées dans mon placard. Avoir cette boîte à outils ne pouvait qu'être utile.
Les projets associatifs, militants, politiques, ils attendent des designers. Les gens sont là, ils ont besoin d'outils. Il n'y a plus qu'à transformer l'essai. Le design a une fonction clé : embarquer les gens.
Action Populaire a joué un rôle central dans la mobilisation de terrain durant la campagne présidentielle de 2022.
La plateforme a permis :
J'étais le chaînon entre toutes les équipes : le siège, tous les militants qui font une énergie folle, et tous ces gens qui reçoivent un flyer avec "melenchon2022.fr" écrit dessus et qui vont sur le site.
Pression gigantesque de concevoir quelque chose à la hauteur des attentes. Des attentes que je me mettais moi-même en priorité.
Le projet a été couvert par de nombreux médias (BFMTV, Presse Citron, 20 Minutes) et a démontré qu'il était possible de créer une alternative crédible aux plateformes des GAFAM.
Plus qu'un simple outil technique, Action Populaire a permis de transformer des sympathisants en militants actifs en leur donnant les moyens concrets d'agir localement et collectivement. La plateforme est toujours active aujourd'hui, il y a encore du monde, c'est encore vivant.
Mais c'est toi qui as fait Action Populaire ? Mais c'est génial ! En 2017, c'était compliqué, je ne trouvais pas mes infos, je recevais des emails pendant deux ans sans pouvoir me désinscrire ! Maintenant, le bouton est super simple.
Non, évidemment que non. En revanche, on peut concevoir des outils pour démultiplier le potentiel collectif, s'inscrire face au monde et créer le temps politique.
Tout le travail conçu par l'équipe programme, tout le travail des groupes d'action sur le terrain, tout le travail de Jean-Luc Mélenchon et des orateurs, je devais l'utiliser et en faire un levier. Transformer l'essai pour les gens qui accèdent au site parce qu'ils cherchent de l'information ou veulent se mettre en action.